Un recueil aux multiples clés

Une semaine de congés, beaucoup d’heures de train, cela signifie également du temps pour lire ! Et comme j’aime partager, et donner mon avis sur tout, voici un petit billet pour vous présenter Petit traité à l’intention des Rossignols aux éditions Lilo.

Rossignol

Comme je vous l’avais dit dans un précédent article, j’aime lire des nouvelles, mais les recueils francophones sont très peu mis en valeur. Je ne connaissais pas du tout les éditions Lilo avant que mon amie de plume online Shawness Youngshkine  soit publiée chez eux dans le recueil Petit traité à l’intention des Rossignols. Je me suis donc laissé tenter par l’achat de ce livre, impatiente de découvrir la nouvelle de Shawness dont je sais l’univers toujours décalé et surprenant. Comment avait-elle traité cet appel à texte sur le thème « les clés étaient sous le paillasson » ?

Sa nouvelle SF, intitulée « Les clés étaient sous le paillasson » (une citation du texte qui a tout son sens en titre) , traite le sujet d’une façon inattendue. Sans trop en révéler, les clés ont un sens métaphorique dans ce récit où l’on sent des références à Eternal Sunshine of the Spotless Mind, et Shawness ne s’en cache pas. Une petite surprise littéraire lui permet de montrer qu’elle ne maîtrise pas seulement la nouvelle, mais aussi d’autres formes de récit, avec toujours sa touche personnelle qui nous fait sourire.

15 auteurs au style différent partagent au sein de 23 nouvelles leurs visions des « clés sous le paillasson ». Avec le recul, j’ai l’impression que certains récits ne mentionnent pas ces clés sous le paillasson, mais l’on sent un fil directeur dans ce recueil : celui des clés (réelles ou celles de la vie, du bonheur…) et du foyer, aimé, perdu, créé, temporaire… J’avoue qu’une ou deux nouvelles m’ont un peu décontenancée parce que je ne comprenais pas très bien leur présence au sein de l’ensemble. Les histoires étant toutes très différentes (des plus réalistes, poétiques aux plus farfelues) parfois  drôles, émouvantes… il est évident que chacun appréciera plus ou moins certains univers, saluera l’originalité ou restera interdit, selon les récits.

Il est assez difficile de chroniquer un recueil (j’ai peu d’expérience dans le domaine), à moins de partir sur une critique de chaque nouvelle, ce que je ne ferais pas ici. Dans l’ensemble, j’ai apprécié les récits, même si des univers m’ont plus parlé que d’autres, que des styles étaient plus riches que d’autres (je crois qu’après mon atelier d’écriture – j’y reviendrais dans un autre article – j’ai aussi pris des réflexes assez critiques sur les redondances d’adjectifs, les clichés et les phrases qui disent la même chose que la précédente mais autrement…).

Publicités

TTC qu’est-ce que c’est ?

La littérature existe sous de multiples formes si bien qu’il y en a pour tous les goûts que vous soyez grands dévoreurs de pages ou simplement curieux de grignoter à droite à gauche.

 

Évadez-vous par la lecture!
Évadez-vous par la lecture!

Lectrice de romans depuis des années, j’apprécie également  la lecture de nouvelles, un art malheureusement plus prisé dans le monde anglo-saxon, ce qui fait qu’on ne peut lire que très peu de textes d’auteurs français (encore vivants) imprimés dans ce format (et qui sont largement diffusés). J’écris moi-même des nouvelles, mais aussi des textes plus courts (notamment en atelier) appelés Textes Très Courts soit TTC.

Ce format est  prisé sur Short Édition, où vous pouvez découvrir également des BD courtes et des nouvelles, et est particulièrement adapté à la lecture rapide, volage, et en ligne. Il est vrai qu’il n’est pas agréable de lire sur un écran des textes trop longs, d’autant que nous sommes habitués à la rapidité du net. Si l’on doit descendre le curseur trop longtemps pour voir la fin du texte, on soupire déjà… Le début du texte a tout intérêt à être très accrocheur pour ne pas perdre les lecteurs!

De 6 000 signes maximum, sur Short Édition, le TTC est loin d’être un format facile pour les auteurs. Il s’agit de planter un décor, une atmosphère et une histoire en train peu de temps ! Les personnages ont donc une psychologie moins développée que dans un roman, mais doivent avoir une consistance suffisante pour être crédibles.

Contes, fables, lettres… la littérature classique regorge de ces textes courts qui ne sont donc pas une nouveauté, même s’ils trouvent une nouvelle jeunesse avec les usages numériques. Vous pouvez découvrir quelques-uns de ces textes sur le site de Short Édition. Si vous êtes pressés, c’est le format qu’il vous faut! En revanche, si vous y prenez goût, il est possible que vous en enchaîniez toute une série que ce soit écrits par des auteurs célèbres ou des amateurs dont certains ont vraiment beaucoup de talents !

J’avoue que je profite également de ce petit article pour vous mettre en lien mes deux textes en compétition sur le site:

L’Étoile dans le bocal

Le rire de Mawé

 

N’hésitez pas à voter pour ces textes si vous avez aimé, à les partager (c’est ainsi que je me ferais connaître), à les commenter ici ou là-bas.

Je pars une semaine en atelier d’écriture, j’espère voir le compteur des votes augmenté à mon retour ! Je partagerai cette expérience bientôt sur le blog et attendant je vous ai programmé un article surprise pour mercredi  😉

La mort du roi

CC Philippe Rouzet
CC Philippe Rouzet

 

 

Le roi était vieux et il le sentait. Ses os et ses muscles supportaient de moins en moins les longues marches entre les arbres. Son pelage si brun et si doux autrefois avait laissé place à des poils rêches et épars. Lui, si fière de son beau ramage, avait porté sa tête haute, qu’il pleuve ou qu’il neige. Désormais, bien lourd lui semblait son front orné de bois abîmés par les combats et l’âge.

Chaque jour pourtant, il se levait et parcourait son royaume. Il ne pouvait plus le traverser en une journée, mais il y arrivait en trois jours à peine. Son père avant lui en prenait quatre. Malgré la souffrance, il se devait d’aider et rassurer ses sujets. Tantôt il retrouvait des lapereaux perdus, tantôt il bousculait un renard qui avait encore visité le monde de l’Autre Côté.

Derrière les arbres, au-delà de la terre et de ses plantes, existaient de drôles de choses. Souvent, il devait traverser une surface nauséabonde pour rejoindre une autre partie de son royaume. Régulièrement, il y trouvait un de ses sujets, méconnaissable. Des choses étranges s’y déplaçaient vite. Sauf quand il arrivait. Là, elles semblaient ralentir, l’observer et parfois même, lui laissaient le passage. Alors, le roi sentait que même avec les âges, il était toujours celui que l’on admirait et que l’on respectait.

Mais, ce matin-là, il était temps pour lui de retourner près de l’arbre qui l’avait vu naître. Tout devait finir là et ses sujets le savaient. Lapins, hiboux, renards, blaireaux et perdrix le suivaient des yeux. Cerfs et biches lui faisaient leurs adieux et les prétendants au trône aiguisaient déjà leurs bois.

Le roi posa une patte sur la surface grise. Au-delà de la route, il n’avait que quelques mètres à faire pour rejoindre l’arbre. Il fit un autre pas. Ses pattes tremblaient et ses forces l’abandonnaient. Mais il devait traverser. Le roi des bois ne pouvait pas trouver le repos en ce lieu. Il avança encore et encore avec peine jusqu’à ce que son cœur s’éteigne dans un dernier soubresaut.

Il était tombé au milieu de la route. Une voiture arrivait, bravant le brouillard de ce matin de décembre. Apercevant une forme sur la route, le conducteur pila. Il descendit et découvrit avec stupeur le vieux cerf.

« Papa! Qu’est-ce qu’il y a ? questionna un très jeune garçon à travers la vitre baissée du véhicule.

– C’est un cerf.

– Le papa de bambi ? »

Le petit garçon était descendu et courait vers son père.

« Non! remonte ! s’énerva l’homme.

– Il est mort ? Sauve-le papa! Sauve-le!

– Mais je ne peux pas, voyons!

– Mais Bambi, il a déjà plus de maman! pleura le petit

– Noah, calme-toi! »

Le père, Franck, se pencha vers l’animal et posa une main mal assurée sur son flanc. Le cerf ne respirait plus… Il ne savait que faire et son fils pleurait à chaudes larmes.

Tandis qu’il le consolait, il ne vit pas que des dizaines de petites pattes s’avançaient sur la route. En quelques secondes, lapins, renards, blaireaux et grenouilles entouraient le cadavre. Puis les biches et les cerfs arrivèrent à leur tour, une nuée d’oiseaux voletant entre eux. Toutes les bêtes étaient silencieuses. Si discrètes que Franck sursauta en les découvrant.

« Noah! Remonte dans la voiture ! Vite! »

Mais Noah avait déjà un jeune lapin dans les bras et riait. Les moustaches lui chatouillaient les joues.

Sous les yeux ébahis de Franck, les animaux soulevèrent petit à petit le corps du vieux cerf. Un fringuant mâle de son espèce s’était allongé aux côtés de la dépouille.

Noah posa le petit lapin au sol et se joignit aux animaux pour mettre le roi sur le dos du jeune cerf.

« Papa! Viens! Il faut les aider!

– Je…

– Il faut l’emmener à l’arbre !

– Comment le sais-tu ?

– Le lapin me l’a dit », répondit tout naturellement Noah.

Sans bien comprendre, Franck suivi le mouvement. Il aida même le jeune cerf en supportant la lourde tête couronnée tout au long du chemin.

Après plusieurs minutes, ils virent l’arbre : un immense chêne qu’entourait déjà des dizaines d’autres habitants des bois.

Au pied de l’arbre, ils déposèrent le roi. Le silence de la forêt était pesant. Chacun se recueillait.

« Au revoir », déclara simplement Noah, brisant le silence. Puis il déposa un baiser sur le front du cerf.

Ensuite, il attrapa la main de son père et le ramena jusqu’à sa voiture où ils reprirent le chemin de l’école.

Dessine-moi un poisson (2)

Partie précédente

Je racontai à Elsa la succession d’événements douloureux associés au Petit Prince. Le jeune blondinet mélancolique en habit pastel m’avait brisé le cœur, fait commettre des actes dont je portais toujours la honte au fond de moi et provoqué la mort d’un être cher. Elle me sermonna, je me moquai d’elle, même si j’étais conscient que seule mon imagination avait fait de cet ouvrage un monstre, car ce n’était qu’un livre après tout. Je ne pouvais pas garder ce livre chez moi. Je le recouvris de ma serviette de table afin de ne plus le voir en attendant qu’elle s’en débarrasse.

J’oubliai cette histoire et ma vie suivit son cours. Je pansais les plaies visibles et imperceptiblesde mes patients, rassurais leur famille, gérais les plannings des aides-soignants, rejoignais Elsa ou mon lit selon mes horaires, répondais aux appels de ma mère, retrouvais des amis en soirée… Je ne m’ennuyais jamais, je veillais à mon emploi du temps comme à celui des gens sous mon autorité au travail. Elsa était la seule à s’intercaler et à bousculer de temps à autres mes horaires ce qui tantôt m’amusait, tantôt m’agaçait.

Ce matin-là, j’entendis Nathalie, aide-soignante, pester en sortant d’une chambre. Elle se dirigea vers moi d’un pas décidé qui n’annonçait rien de bon.

« Le nouveau venu est une vraie plaie ! Il refuse de parler, de s’alimenter et aujourd’hui, il ouvre enfin la bouche pour se moquer ! Et j’ai franchement pas le temps. Tu sais que le nouveau truc de la direction est de définir un temps maximal pour faire la toilette des résidents ? On marche sur la tête ! »

J’ignorais quoi lui répondre, j’étais également soumis aux ordres de rendement et je ne pouvais pas faire grand chose concernant la moquerie du patient. Je ne comprenais pas bien sa réaction puisqu’elle travaillait ici depuis bien plus longtemps que moi et qu’il n’était pas rare que les résidents atteints d’Alzheimer, ou non d’ailleurs, se montrent taciturnes puis soudain agressifs. Pour la calmer, je me rendis dans la chambre du nouvel arrivant.

« Bonjour, je suis Louis, l’infirmier référent de l’établissement. Est-ce que quelque chose ne va pas avec Nathalie ?

– S’il vous plaît… Dessine-moi un poisson !

– Pardon ?

– Dessine-moi un poisson… »

Je regardai avec étonnement ce vieux monsieur fluet assis sur le bord de son lit. Soudain, il attrapa ma main et y glissa un morceau de papier. Une caisse avec des trous sur les côtés était dessinée. Mon cœur fit un bond.

« Que voulez-vous que je fasse avec ce mouton ? », demandai-je sans réfléchir.

Le visage ridé s’illumina soudain et deux billes bleues brillèrent derrière les mèches argentées en bataille.

« Je savais que tu étais toujours là, Louis, déclara-t-il doucement.

– Qui êtes-vous ?

– S’il vous plaît, dessine-moi un poisson. »

Je regardai le bracelet à son poignet. Jacques Durand se leva alors et se glissa dans son fauteuil face à la fenêtre.

« Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-quatre fois ! », énonça-t-il.

J’avais été de garde la nuit, je rejoignis donc mon lit à l’heure du déjeuner. Ma rencontre avec Monsieur Durand m’avait troublé pendant mon trajet surtout cette histoire de poisson qui me ramenait à mon enfance, mais la fatigue m’avait immédiatement rattrapé une fois le seuil de la chambre franchi.

Je repris le travail le surlendemain. Parmi les soins habituels des patients convalescents, s’ajoutait un pansement à Monsieur Durand qui, m’apprit-on, s’était ouvert la main en serrant une rose si fort que les épines avaient pénétrées sa chair. Par conséquent, il avait été décidé que les plantes dangereuses ne seraient plus admises dans les chambres des résidents.

Lorsque j’entrai, le vieil homme regardait mélancoliquement le vase en plastique vide sur son bureau.

« Bonjour Monsieur Durand. Je viens changer votre pansement.

– Il ne faut pas écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne m’embaumait et m’éclairait.

– Vous aimez Le Petit Prince alors ?

– Mais Louis, c’est moi. »

J’étais plus étonné par le fait qu’il se souvienne de mon prénom que par sa déclaration.

« Je suis si seul, continua-t-il en me fixant.

– Vous n’avez pas de famille Monsieur Durand ?

– Je n’avais que ma rose. J’étais responsable d’elle.»

Je vis qu’il caressait entre ses doigts un pétale flétri devenu noir et inodore.

« Laissez-moi vous changer le pansement. Ça risque de s’infecter sinon.

– S’il vous-plaît… Dessine-moi un poisson.

– Mais pourquoi un poisson ?

– Dessine-moi un poisson. »

Je cédai, comprenant que c’était le seul moyen de pouvoir le soigner au plus vite. Et si je pouvais lui donner un sourire avec un poisson… Mais je ne savais pas bien dessiner. J’avais effectivement tracé des tas de poissons dans mon enfance, des plus réalistes au plus fantaisistes ; le résultat n’était bien souvent pas là et j’avais beaucoup fait rire aussi à cause d’eux.

Je me contentai d’un poisson symbolique dont la queue en triangle un peu tordue donnait l’impression d’être cassée. Le vieil homme l’observa, perplexe.

« Non ! Celui-là est très malade. Fais-en un autre.

– Et le prochain ne sera pas un poisson et le suivant sera trop vieux ?, avançai-je, un peu agacé.

– Dessine-moi un poisson.

– Mais je n’ai pas le temps ! Soyez sérieux un instant que je soigne votre main.

– Tu parles comme les grandes personnes.

– Nous sommes des grandes personnes.

– Tu mélanges tout ! Ce n’est pas un homme, c’est un champignon ! Un champignon ! », se mit-il soudain à hurler.

Je tentai de l’apaiser et finis par me remettre à dessiner sur mon carnet pour le tranquilliser. Je traçai un petit bocal rond dans lequel reposait une boule noire.

« C’est un œuf de poisson. Quand il éclora, en sortira un poisson unique de mille couleurs.

– C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu qu’il faille lui donner beaucoup à manger ?

– Non. De petites miettes de pain de temps en temps. Je vous apporterai ce qu’il faut. Je peux soigner votre main maintenant ?

– J’ai connu une planète habitée par un paresseux, me raconta-t-il en tendant sa main. Il avait négligé trois arbustes…

– Je me souviens du dessin de la planète envahie de baobabs. C’est vrai que ça peut vite devenir dangereux. Mais il n’y en a pas ici, soyez tranquille. Et il n’y a nul volcan à ramoner, précisai-je en souriant.

– Que peut-on faire de cinquante-trois minutes ?

– Ce que bon vous semble. Vous êtes libre d’aller et venir dans l’établissement, Monsieur Durand.

– Je voudrais repartir. Je suis responsable de ma rose.

– Je suis désolé, vous devez rester ici. On va s’occuper de vous. »

Je laissai le vieil homme à sa contemplation du ciel, le cœur serré. J’adorais mon métier, mais j’avais parfois du mal à garder mes distances. Ce nouveau patient me touchait plus qu’aucun autre, une blessure bien plus profonde que celle de sa main m’apparaissait. Je savais que je ne devais pas m’attacher, mais il était si mélancolique, si mystérieux. Il ne révélait rien de sa vraie vie, il semblait complètement absorbé par son imaginaire. Le Petit Prince n’avait pas fait des ravages uniquement dans ma vie.

Et pourtant, au fil des jours, il me réconciliait avec l’œuvre. Je me souvenais de passages entiers, tout comme lui qui s’était si bien approprié les paroles du Petit Prince qu’il ne donnait jamais l’impression de les réciter. Celles qui n’étaient pas tirées du roman étaient toujours marquées par cette douceur et cette poésie enfantine qui m’entraînaient malgré moi dans son univers. Parfois j’avais l’impression qu’il flottait dans l’air de sa chambre une odeur de sable chaud mêlé aux senteurs d’une rose. J’oubliais le temps qui s’écoulait et tant pis si l’on me le reprochait.

Je discutai avec lui de mon chat-renard apprivoisé, des étoiles et du rire des enfants quand j’avais parlé de mes rêves. J’enjolivais les souvenirs de mon grand-père pour en faire des contes fantastiques dans lesquels le courrier se changeait en oiseau et les colis en petits éléphants refusant d’avancer. Je voyais ses yeux bleus pétiller et ma journée en était tout égayée.

Il n’était pas toujours très bavard mais, de temps à autre, il me racontait ses journées à travers le spectre de son imagination. La planète blanche, comme il appelait l’établissement, était un univers mystérieux pour lui. C’était l’endroit le plus densément peuplé qu’il eut visité. Les habitants paraissaient naître et mourir vieux, accompagnés de soigneurs-comptables blancs – qu’il appelait aussi parfois champignons – qui calculaient toute la journée les portions de nourriture, le nombre d’habitants et le temps qui s’écoulait. Impossible de discuter avec eux, ils n’avaient pas un moment et surtout n’entendaient rien. Il me racontait qu’il avait vu une vieille dame qui l’avait pris pour son mari. Puisqu’elle en avait envie, ils étaient partis se promener dans la cour où toutes les fleurs se ressemblent, car aucune n’est à personne. Un champignon avait écourté leur balade en gesticulant et criant. Une autre fois, un monsieur avait craché ses dents sur un des fongus qui avait viré au rouge tomate. Il avait rit à ce souvenir. Un éclat cristallin dont les notes semblaient infinies tant leurs échos emplissaient la pièce. Je l’avais rejoint et nous avions soupiré de bonheur à l’unisson.

Un jour, il me chuchota que cette planète devait être une prison et qu’il avait fait une erreur en atterrissant ici avec un vol d’oies sauvages. Il devait repartir chez lui au plus tôt pour prendre soin de sa rose et de son mouton. Je tentai de lui expliquer que c’était impossible de s’échapper, que le monde extérieur pouvait se révéler dangereux pour lui, mais il ne m’écoutait déjà plus, il était à nouveau plongé dans la contemplation de son pétale de rose. Alors, je lui contai un plan pour que nous nous échappions tous les deux. Nous demanderions au cracheur de dents de détourner l’attention du champignon qui garde la sortie, nous nous faufilerions et profitant de l’inattention du facteur, laisserions les lettres s’envoler. Alors, nous nous envolerions avec elles. Il suffisait de s’accrocher à une seule d’entre elles : les autres l’aideraient à nous hisser très loin de la planète blanche, car il est de notoriété que le courrier est très solidaire et ne laisse jamais un de ses membres en difficulté.

Neuf mois s’étaient écoulés depuis notre rencontre sans que nous ne puissions mettre notre plan à exécution, faute du soutien du cracheur de dents. Je lui annonçai la naissance imminente de mon fils. Elsa renfermait un trésor qu’il me tardait d’étreindre.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

– Oui, je sais, lui répondis-je en souriant. C’est pourquoi je l’aime déjà, mon petit prince. Je viendrai vous le présenter, si vous voulez.

– C’est bien d’avoir eu un ami, même si l’on va mourir. Je suis content de t’avoir eu.

– Vous n’allez pas mourir.

– Ce sont des choses qui arrivent. Mais non, ça donnera l’impression que je suis mort mais je serai juste rentré chez moi. Mon corps est trop lourd et j’ai un long voyage à faire. J’emmène le petit poisson avec moi.

– J’espère bien que vous prendrez soin de lui.

– Je suis responsable de mon poisson. Vous n’aurez qu’à regarder les étoiles dans les yeux de votre petit prince pour penser à moi », ajouta-t-il après un moment de silence.

Bien qu’il soit d’un naturel mélancolique, je trouvai Monsieur Durand plus triste encore que les autres jours. Un appel d’Elsa dévia mon attention et je partis.

Lorsque je revins le lendemain, heureux papa, il était comme endormi, un sourire aux lèvres, mon dessin serré contre sa poitrine accompagné de son pétale de rose.

Son départ me réconcilia définitivement avec Le Petit Prince. Je perpétuai la mémoire de cet homme mystérieux sans famille. Personne ne savait rien de lui et j’avais fini par abandonner mon enquête – de même que mon travail – pour ne garder que ce qu’il avait voulu laisser comme souvenirs. Alors, entre mes romans, je racontai à mes enfants que j’avais connu Le Petit Prince devenu vieux mais qui ne s’était pas transformé en une grande personne pour autant. Un peu comme leur grand-père que j’avais retrouvé en Angleterre, rêvant dans les rayons de sa librairie.

Dessine-moi un poisson (1)

Petit Prince

 

« Plus tard, je serai aviateur.»

Lorsque je déclarai ça à ma mère, des lunettes de plongée sur les yeux et un avion en papier dans la main, elle se leva. Elle se glissa, avec l’agilité que notre chat ne possédait pas, entre les piles de livres qui s’accumulaient dans le salon. En quelques secondes, elle trouva ce qu’elle cherchait. Ce qui semblait aux yeux de tous un bric-à-brac était en fait parfaitement organisé, selon une logique dont elle seule détenait la clé. Plusieurs fois, j’avais essayé de la piéger en posant des questions sur tel artiste dont je l’avais entendue parler avec des amis ou sur tel livre dont j’avais retenu le titre, au hasard de mes déambulations dans le labyrinthe des piles. Elle avait toujours trouvé le recueil pour illustrer son propos ou le roman en question. Maman était encore plus efficace qu’une bibliothécaire. Même si l’œuvre était bien trop compliquée à lire pour mon jeune âge, elle me laissait la prendre en main et tenter l’expérience.

Elle me tendit un ouvrage dont la blancheur s’était ternie avec le temps. Sur la première de couverture était dessiné un petit garçon blond, vêtu d’un costume vert pâle agrémenté d’un nœud papillon rouge. Il semblait pensif sur sa petite planète violacée qui laissait s’échapper un filet d’air que j’imaginais chaud. Je restais perplexe devant le dessin et sans pouvoir me l’expliquer, me sentais triste.

« Si tu veux être aviateur, soit celui-là », déclara ma mère en pointant le nom d’Antoine de Saint-Exupéry.

À dix ans, je dévorai le roman et rêvai d’apprivoiser un renard. Mais nous habitions en ville et je ne réussis à recueillir qu’un chat errant dont notre félin, déjà bien installé dans ses appartements, ne tolérait pas la vue. Mon échec à l’installation d’une muselière pour le félidé capricieux me fit me tourner vers un projet qui m’apparaissait plus envisageable : aller sur l’astéroïde B 612, demeure du Petit Prince. Je dessinais de nombreux modèles de véhicule, imaginais les planètes à visiter aux alentours de ma destination et leurs habitants, préparais toutes mes questions au Petit Prince, m’entraînais à lui dessiner un petit poisson dans un bocal – inoffensif pour la rose et le mouton – et cherchais une solution contre la pousse intempestive des baobabs. À la bibliothèque, je lisais beaucoup pour me documenter. Je ne comprenais pas tout mais déduisais beaucoup. Et chaque soir, en regardant le peu d’étoiles que je distinguais dans le ciel urbain, je me demandais : le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur ?

La maîtresse accompagna le rire de mes camarades lorsque je parlai de mon envie d’être un explorateur de l’espace -« un astronaute », me corrigea-t-on ­- et de celle de rencontrer ce petit garçon, rentré avec un mouton sur sa planète pour prendre soin de sa rose, l’être le plus précieux qu’il avait. Longtemps, j’en voulus à ma mère de m’avoir laissé me ridiculiser ainsi. La veille, elle avait entendu mon exposé et m’avait laissé à mes illusions. Découvrant que cette histoire n’avait rien d’un témoignage du célèbre aviateur, dont j’appris par la même occasion le tragique destin, je brûlai tous mes projets d’exploration, tous mes rêves d’enfant.

De l’appartement en feu, je sauvai les deux chats pelotonnés de peur l’un contre l’autre. Ma mère pleura ses livres : elle ne récupéra des décombres qu’Aurélien d’Aragon et Le Petit Prince que je pensais pourtant avoir réduit en cendres le premier. Je le jetai mais il rejoignit la bibliothèque de mon grand-père chez qui nous habitions désormais. Chaque jour, je le voyais dans la vitrine, bien en évidence, comme pour me narguer.

Je n’avais plus envie d’être pilote et je ne regardais plus les étoiles en espérant y voir qui que ce soit. Elles n’étaient que des illusions. Mais papi aimait l’aviation et croyait me faire plaisir en m’invitant à peindre avec lui ses maquettes ou en m’emmenant à des meetings aériens. Je n’osais pas lui dire non car j’aimais ces moments avec lui. Il me racontait ses souvenirs, décrivait mamie et sa robe à fleurs et je rencontrais ses amis, jamais avares en anecdotes. J’aurais pu écrire des romans sur leurs vies, mêmes avec celles qu’ils s’inventaient en vieillissant.

Gigi disait qu’elle était danseuse et que François Truffaut, alors qu’il débutait en tant que cinéaste, lui avait proposé un rôle dans un film mais elle était tombée enceinte et avait abandonné sa carrière. Bernard, quant à lui, relatait ses aventures de gendarme et celles qu’il avait eues avec des femmes mariées. Papi le surnommait le coucou et je trouvais ça drôle. Je me souviens qu’à l’enterrement il y avait beaucoup de dames et d’anciens gendarmes qui avaient revêtu leur vieux costume devenu trop petit ou trop grand. Gigi nous avoua ce jour-là que son fils Antoine était aussi celui de Bernard. Elle ne l’avait jamais dit à personne. Son mari, aussi gendarme, était mort en Algérie et tout le monde pensait qu’il était le père. Ça avait alimenté les discussions de maman et de papi. Du coup, j’en avais profité pour demander s’ils étaient bien sûrs de l’identité de mon père.

« Malheureusement, bougonna papi dans la moustache qu’il n’avait pas.

–        Oh papa ! Ne sois pas désagréable, répliqua Maman en claquant sa langue pour signifier son agacement. Écoute, Louis, on a déjà discuté. Ton père est parti peu après ta naissance. Il avait besoin de voyager, d’explorer et… un jour, il reviendra peut-être. Mais il ne faut pas l’attendre, tu comprends ? »

Je dus monter dans ma chambre, celle qui avait été à maman petite. J’entendis qu’ils se disputaient et je me fis la promesse de ne plus jamais reparler de mon père.

Finalement, je devins infirmier dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Les patients m’appréciaient et souvent se confiaient à moi. Je leur parlai parfois de feu mon papi, le postier qui avait des histoires à n’en plus finir sur les habitants de sa tournée, sur ses aventures cyclistes et les envolées de courriers. L’entourage des patients venait parfois pour m’écouter et j’aimais les voir sourire avec leurs parents. Le temps d’une histoire, ils s’évadaient ensemble, oubliaient la maladie, l’odeur âcre des médicaments et la mort qui planait.

« Vous devriez être conteur ou écrivain ! », me répétaient-ils. Je souriais. Il y avait bien longtemps que je ne rêvais plus. Maman avait eu trop d’ennui avec ça.

Le soir, je rejoignais mon appartement où m’attendait Elsa. Ma mère l’adorait et se plaisait à dire que nous étions faits pour nous rencontrer : Louis et Elsa, c’était écrit. Elle était enseignante de littérature dans un lycée et nous nous étions rencontrés sur la terrasse d’un café où elle corrigeait des copies. Un coup de vent et elles s’étaient envolées, comme le courrier. J’avais repensé à mon grand-père, sourit et je l’avais aidé à récupérer les devoirs éparpillés. Ses incisives légèrement pointues s’étaient révélées lorsqu’elle avait ri et je l’avais invitée à dîner.

Cinq ans après cette soirée, ma petite vampire, comme j’aimais la surnommer, s’était parée de rouge pour mon anniversaire. Après le dîner, elle me tendit un paquet. Comme à mon habitude, je déchirai l’emballage sans douceur. À la découverte de mon cadeau, je restai quelques instants interloqué.

« Ta mère m’a dit que ça te ferait plaisir. Tu adorais ce livre étant petit. »

Entre mes mains, une version pop-up du Petit Prince me narguait. Le nœud papillon avait cédé la place à une longue écharpe jaune soulevée par une brise stellaire. J’avais la gorge serrée tandis que je tournais les pages pour découvrir les images mouvantes de cette édition. Je soulevais les fenêtres, tirais sur les languettes, regardais le soleil se lever et se coucher sans cesse autour de la planète du Petit Prince. Je me surpris à sourire avec nostalgie. Mais soudain un élancement dans la poitrine raviva ma mémoire. Les rires des autres me revenaient, l’appartement en feu, mon grand-père tombant en voulant récupérer ce maudit livre, placé sur la dernière étagère de sa bibliothèque. Quel nouveau malheur me réservait-il cette fois encore ? Toutes ces années, son retour n’avait fait qu’annoncer les ennuis.

Le volume tomba à terre en produisant un son mat contre le parquet vitrifié de l’appartement.

 

La suite samedi prochain !