La mort du roi

CC Philippe Rouzet
CC Philippe Rouzet

 

 

Le roi était vieux et il le sentait. Ses os et ses muscles supportaient de moins en moins les longues marches entre les arbres. Son pelage si brun et si doux autrefois avait laissé place à des poils rêches et épars. Lui, si fière de son beau ramage, avait porté sa tête haute, qu’il pleuve ou qu’il neige. Désormais, bien lourd lui semblait son front orné de bois abîmés par les combats et l’âge.

Chaque jour pourtant, il se levait et parcourait son royaume. Il ne pouvait plus le traverser en une journée, mais il y arrivait en trois jours à peine. Son père avant lui en prenait quatre. Malgré la souffrance, il se devait d’aider et rassurer ses sujets. Tantôt il retrouvait des lapereaux perdus, tantôt il bousculait un renard qui avait encore visité le monde de l’Autre Côté.

Derrière les arbres, au-delà de la terre et de ses plantes, existaient de drôles de choses. Souvent, il devait traverser une surface nauséabonde pour rejoindre une autre partie de son royaume. Régulièrement, il y trouvait un de ses sujets, méconnaissable. Des choses étranges s’y déplaçaient vite. Sauf quand il arrivait. Là, elles semblaient ralentir, l’observer et parfois même, lui laissaient le passage. Alors, le roi sentait que même avec les âges, il était toujours celui que l’on admirait et que l’on respectait.

Mais, ce matin-là, il était temps pour lui de retourner près de l’arbre qui l’avait vu naître. Tout devait finir là et ses sujets le savaient. Lapins, hiboux, renards, blaireaux et perdrix le suivaient des yeux. Cerfs et biches lui faisaient leurs adieux et les prétendants au trône aiguisaient déjà leurs bois.

Le roi posa une patte sur la surface grise. Au-delà de la route, il n’avait que quelques mètres à faire pour rejoindre l’arbre. Il fit un autre pas. Ses pattes tremblaient et ses forces l’abandonnaient. Mais il devait traverser. Le roi des bois ne pouvait pas trouver le repos en ce lieu. Il avança encore et encore avec peine jusqu’à ce que son cœur s’éteigne dans un dernier soubresaut.

Il était tombé au milieu de la route. Une voiture arrivait, bravant le brouillard de ce matin de décembre. Apercevant une forme sur la route, le conducteur pila. Il descendit et découvrit avec stupeur le vieux cerf.

« Papa! Qu’est-ce qu’il y a ? questionna un très jeune garçon à travers la vitre baissée du véhicule.

– C’est un cerf.

– Le papa de bambi ? »

Le petit garçon était descendu et courait vers son père.

« Non! remonte ! s’énerva l’homme.

– Il est mort ? Sauve-le papa! Sauve-le!

– Mais je ne peux pas, voyons!

– Mais Bambi, il a déjà plus de maman! pleura le petit

– Noah, calme-toi! »

Le père, Franck, se pencha vers l’animal et posa une main mal assurée sur son flanc. Le cerf ne respirait plus… Il ne savait que faire et son fils pleurait à chaudes larmes.

Tandis qu’il le consolait, il ne vit pas que des dizaines de petites pattes s’avançaient sur la route. En quelques secondes, lapins, renards, blaireaux et grenouilles entouraient le cadavre. Puis les biches et les cerfs arrivèrent à leur tour, une nuée d’oiseaux voletant entre eux. Toutes les bêtes étaient silencieuses. Si discrètes que Franck sursauta en les découvrant.

« Noah! Remonte dans la voiture ! Vite! »

Mais Noah avait déjà un jeune lapin dans les bras et riait. Les moustaches lui chatouillaient les joues.

Sous les yeux ébahis de Franck, les animaux soulevèrent petit à petit le corps du vieux cerf. Un fringuant mâle de son espèce s’était allongé aux côtés de la dépouille.

Noah posa le petit lapin au sol et se joignit aux animaux pour mettre le roi sur le dos du jeune cerf.

« Papa! Viens! Il faut les aider!

– Je…

– Il faut l’emmener à l’arbre !

– Comment le sais-tu ?

– Le lapin me l’a dit », répondit tout naturellement Noah.

Sans bien comprendre, Franck suivi le mouvement. Il aida même le jeune cerf en supportant la lourde tête couronnée tout au long du chemin.

Après plusieurs minutes, ils virent l’arbre : un immense chêne qu’entourait déjà des dizaines d’autres habitants des bois.

Au pied de l’arbre, ils déposèrent le roi. Le silence de la forêt était pesant. Chacun se recueillait.

« Au revoir », déclara simplement Noah, brisant le silence. Puis il déposa un baiser sur le front du cerf.

Ensuite, il attrapa la main de son père et le ramena jusqu’à sa voiture où ils reprirent le chemin de l’école.

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