Dessine-moi un poisson (2)

Partie précédente

Je racontai à Elsa la succession d’événements douloureux associés au Petit Prince. Le jeune blondinet mélancolique en habit pastel m’avait brisé le cœur, fait commettre des actes dont je portais toujours la honte au fond de moi et provoqué la mort d’un être cher. Elle me sermonna, je me moquai d’elle, même si j’étais conscient que seule mon imagination avait fait de cet ouvrage un monstre, car ce n’était qu’un livre après tout. Je ne pouvais pas garder ce livre chez moi. Je le recouvris de ma serviette de table afin de ne plus le voir en attendant qu’elle s’en débarrasse.

J’oubliai cette histoire et ma vie suivit son cours. Je pansais les plaies visibles et imperceptiblesde mes patients, rassurais leur famille, gérais les plannings des aides-soignants, rejoignais Elsa ou mon lit selon mes horaires, répondais aux appels de ma mère, retrouvais des amis en soirée… Je ne m’ennuyais jamais, je veillais à mon emploi du temps comme à celui des gens sous mon autorité au travail. Elsa était la seule à s’intercaler et à bousculer de temps à autres mes horaires ce qui tantôt m’amusait, tantôt m’agaçait.

Ce matin-là, j’entendis Nathalie, aide-soignante, pester en sortant d’une chambre. Elle se dirigea vers moi d’un pas décidé qui n’annonçait rien de bon.

« Le nouveau venu est une vraie plaie ! Il refuse de parler, de s’alimenter et aujourd’hui, il ouvre enfin la bouche pour se moquer ! Et j’ai franchement pas le temps. Tu sais que le nouveau truc de la direction est de définir un temps maximal pour faire la toilette des résidents ? On marche sur la tête ! »

J’ignorais quoi lui répondre, j’étais également soumis aux ordres de rendement et je ne pouvais pas faire grand chose concernant la moquerie du patient. Je ne comprenais pas bien sa réaction puisqu’elle travaillait ici depuis bien plus longtemps que moi et qu’il n’était pas rare que les résidents atteints d’Alzheimer, ou non d’ailleurs, se montrent taciturnes puis soudain agressifs. Pour la calmer, je me rendis dans la chambre du nouvel arrivant.

« Bonjour, je suis Louis, l’infirmier référent de l’établissement. Est-ce que quelque chose ne va pas avec Nathalie ?

– S’il vous plaît… Dessine-moi un poisson !

– Pardon ?

– Dessine-moi un poisson… »

Je regardai avec étonnement ce vieux monsieur fluet assis sur le bord de son lit. Soudain, il attrapa ma main et y glissa un morceau de papier. Une caisse avec des trous sur les côtés était dessinée. Mon cœur fit un bond.

« Que voulez-vous que je fasse avec ce mouton ? », demandai-je sans réfléchir.

Le visage ridé s’illumina soudain et deux billes bleues brillèrent derrière les mèches argentées en bataille.

« Je savais que tu étais toujours là, Louis, déclara-t-il doucement.

– Qui êtes-vous ?

– S’il vous plaît, dessine-moi un poisson. »

Je regardai le bracelet à son poignet. Jacques Durand se leva alors et se glissa dans son fauteuil face à la fenêtre.

« Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-quatre fois ! », énonça-t-il.

J’avais été de garde la nuit, je rejoignis donc mon lit à l’heure du déjeuner. Ma rencontre avec Monsieur Durand m’avait troublé pendant mon trajet surtout cette histoire de poisson qui me ramenait à mon enfance, mais la fatigue m’avait immédiatement rattrapé une fois le seuil de la chambre franchi.

Je repris le travail le surlendemain. Parmi les soins habituels des patients convalescents, s’ajoutait un pansement à Monsieur Durand qui, m’apprit-on, s’était ouvert la main en serrant une rose si fort que les épines avaient pénétrées sa chair. Par conséquent, il avait été décidé que les plantes dangereuses ne seraient plus admises dans les chambres des résidents.

Lorsque j’entrai, le vieil homme regardait mélancoliquement le vase en plastique vide sur son bureau.

« Bonjour Monsieur Durand. Je viens changer votre pansement.

– Il ne faut pas écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne m’embaumait et m’éclairait.

– Vous aimez Le Petit Prince alors ?

– Mais Louis, c’est moi. »

J’étais plus étonné par le fait qu’il se souvienne de mon prénom que par sa déclaration.

« Je suis si seul, continua-t-il en me fixant.

– Vous n’avez pas de famille Monsieur Durand ?

– Je n’avais que ma rose. J’étais responsable d’elle.»

Je vis qu’il caressait entre ses doigts un pétale flétri devenu noir et inodore.

« Laissez-moi vous changer le pansement. Ça risque de s’infecter sinon.

– S’il vous-plaît… Dessine-moi un poisson.

– Mais pourquoi un poisson ?

– Dessine-moi un poisson. »

Je cédai, comprenant que c’était le seul moyen de pouvoir le soigner au plus vite. Et si je pouvais lui donner un sourire avec un poisson… Mais je ne savais pas bien dessiner. J’avais effectivement tracé des tas de poissons dans mon enfance, des plus réalistes au plus fantaisistes ; le résultat n’était bien souvent pas là et j’avais beaucoup fait rire aussi à cause d’eux.

Je me contentai d’un poisson symbolique dont la queue en triangle un peu tordue donnait l’impression d’être cassée. Le vieil homme l’observa, perplexe.

« Non ! Celui-là est très malade. Fais-en un autre.

– Et le prochain ne sera pas un poisson et le suivant sera trop vieux ?, avançai-je, un peu agacé.

– Dessine-moi un poisson.

– Mais je n’ai pas le temps ! Soyez sérieux un instant que je soigne votre main.

– Tu parles comme les grandes personnes.

– Nous sommes des grandes personnes.

– Tu mélanges tout ! Ce n’est pas un homme, c’est un champignon ! Un champignon ! », se mit-il soudain à hurler.

Je tentai de l’apaiser et finis par me remettre à dessiner sur mon carnet pour le tranquilliser. Je traçai un petit bocal rond dans lequel reposait une boule noire.

« C’est un œuf de poisson. Quand il éclora, en sortira un poisson unique de mille couleurs.

– C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu qu’il faille lui donner beaucoup à manger ?

– Non. De petites miettes de pain de temps en temps. Je vous apporterai ce qu’il faut. Je peux soigner votre main maintenant ?

– J’ai connu une planète habitée par un paresseux, me raconta-t-il en tendant sa main. Il avait négligé trois arbustes…

– Je me souviens du dessin de la planète envahie de baobabs. C’est vrai que ça peut vite devenir dangereux. Mais il n’y en a pas ici, soyez tranquille. Et il n’y a nul volcan à ramoner, précisai-je en souriant.

– Que peut-on faire de cinquante-trois minutes ?

– Ce que bon vous semble. Vous êtes libre d’aller et venir dans l’établissement, Monsieur Durand.

– Je voudrais repartir. Je suis responsable de ma rose.

– Je suis désolé, vous devez rester ici. On va s’occuper de vous. »

Je laissai le vieil homme à sa contemplation du ciel, le cœur serré. J’adorais mon métier, mais j’avais parfois du mal à garder mes distances. Ce nouveau patient me touchait plus qu’aucun autre, une blessure bien plus profonde que celle de sa main m’apparaissait. Je savais que je ne devais pas m’attacher, mais il était si mélancolique, si mystérieux. Il ne révélait rien de sa vraie vie, il semblait complètement absorbé par son imaginaire. Le Petit Prince n’avait pas fait des ravages uniquement dans ma vie.

Et pourtant, au fil des jours, il me réconciliait avec l’œuvre. Je me souvenais de passages entiers, tout comme lui qui s’était si bien approprié les paroles du Petit Prince qu’il ne donnait jamais l’impression de les réciter. Celles qui n’étaient pas tirées du roman étaient toujours marquées par cette douceur et cette poésie enfantine qui m’entraînaient malgré moi dans son univers. Parfois j’avais l’impression qu’il flottait dans l’air de sa chambre une odeur de sable chaud mêlé aux senteurs d’une rose. J’oubliais le temps qui s’écoulait et tant pis si l’on me le reprochait.

Je discutai avec lui de mon chat-renard apprivoisé, des étoiles et du rire des enfants quand j’avais parlé de mes rêves. J’enjolivais les souvenirs de mon grand-père pour en faire des contes fantastiques dans lesquels le courrier se changeait en oiseau et les colis en petits éléphants refusant d’avancer. Je voyais ses yeux bleus pétiller et ma journée en était tout égayée.

Il n’était pas toujours très bavard mais, de temps à autre, il me racontait ses journées à travers le spectre de son imagination. La planète blanche, comme il appelait l’établissement, était un univers mystérieux pour lui. C’était l’endroit le plus densément peuplé qu’il eut visité. Les habitants paraissaient naître et mourir vieux, accompagnés de soigneurs-comptables blancs – qu’il appelait aussi parfois champignons – qui calculaient toute la journée les portions de nourriture, le nombre d’habitants et le temps qui s’écoulait. Impossible de discuter avec eux, ils n’avaient pas un moment et surtout n’entendaient rien. Il me racontait qu’il avait vu une vieille dame qui l’avait pris pour son mari. Puisqu’elle en avait envie, ils étaient partis se promener dans la cour où toutes les fleurs se ressemblent, car aucune n’est à personne. Un champignon avait écourté leur balade en gesticulant et criant. Une autre fois, un monsieur avait craché ses dents sur un des fongus qui avait viré au rouge tomate. Il avait rit à ce souvenir. Un éclat cristallin dont les notes semblaient infinies tant leurs échos emplissaient la pièce. Je l’avais rejoint et nous avions soupiré de bonheur à l’unisson.

Un jour, il me chuchota que cette planète devait être une prison et qu’il avait fait une erreur en atterrissant ici avec un vol d’oies sauvages. Il devait repartir chez lui au plus tôt pour prendre soin de sa rose et de son mouton. Je tentai de lui expliquer que c’était impossible de s’échapper, que le monde extérieur pouvait se révéler dangereux pour lui, mais il ne m’écoutait déjà plus, il était à nouveau plongé dans la contemplation de son pétale de rose. Alors, je lui contai un plan pour que nous nous échappions tous les deux. Nous demanderions au cracheur de dents de détourner l’attention du champignon qui garde la sortie, nous nous faufilerions et profitant de l’inattention du facteur, laisserions les lettres s’envoler. Alors, nous nous envolerions avec elles. Il suffisait de s’accrocher à une seule d’entre elles : les autres l’aideraient à nous hisser très loin de la planète blanche, car il est de notoriété que le courrier est très solidaire et ne laisse jamais un de ses membres en difficulté.

Neuf mois s’étaient écoulés depuis notre rencontre sans que nous ne puissions mettre notre plan à exécution, faute du soutien du cracheur de dents. Je lui annonçai la naissance imminente de mon fils. Elsa renfermait un trésor qu’il me tardait d’étreindre.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

– Oui, je sais, lui répondis-je en souriant. C’est pourquoi je l’aime déjà, mon petit prince. Je viendrai vous le présenter, si vous voulez.

– C’est bien d’avoir eu un ami, même si l’on va mourir. Je suis content de t’avoir eu.

– Vous n’allez pas mourir.

– Ce sont des choses qui arrivent. Mais non, ça donnera l’impression que je suis mort mais je serai juste rentré chez moi. Mon corps est trop lourd et j’ai un long voyage à faire. J’emmène le petit poisson avec moi.

– J’espère bien que vous prendrez soin de lui.

– Je suis responsable de mon poisson. Vous n’aurez qu’à regarder les étoiles dans les yeux de votre petit prince pour penser à moi », ajouta-t-il après un moment de silence.

Bien qu’il soit d’un naturel mélancolique, je trouvai Monsieur Durand plus triste encore que les autres jours. Un appel d’Elsa dévia mon attention et je partis.

Lorsque je revins le lendemain, heureux papa, il était comme endormi, un sourire aux lèvres, mon dessin serré contre sa poitrine accompagné de son pétale de rose.

Son départ me réconcilia définitivement avec Le Petit Prince. Je perpétuai la mémoire de cet homme mystérieux sans famille. Personne ne savait rien de lui et j’avais fini par abandonner mon enquête – de même que mon travail – pour ne garder que ce qu’il avait voulu laisser comme souvenirs. Alors, entre mes romans, je racontai à mes enfants que j’avais connu Le Petit Prince devenu vieux mais qui ne s’était pas transformé en une grande personne pour autant. Un peu comme leur grand-père que j’avais retrouvé en Angleterre, rêvant dans les rayons de sa librairie.

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