Dessine-moi un poisson (1)

Petit Prince

 

« Plus tard, je serai aviateur.»

Lorsque je déclarai ça à ma mère, des lunettes de plongée sur les yeux et un avion en papier dans la main, elle se leva. Elle se glissa, avec l’agilité que notre chat ne possédait pas, entre les piles de livres qui s’accumulaient dans le salon. En quelques secondes, elle trouva ce qu’elle cherchait. Ce qui semblait aux yeux de tous un bric-à-brac était en fait parfaitement organisé, selon une logique dont elle seule détenait la clé. Plusieurs fois, j’avais essayé de la piéger en posant des questions sur tel artiste dont je l’avais entendue parler avec des amis ou sur tel livre dont j’avais retenu le titre, au hasard de mes déambulations dans le labyrinthe des piles. Elle avait toujours trouvé le recueil pour illustrer son propos ou le roman en question. Maman était encore plus efficace qu’une bibliothécaire. Même si l’œuvre était bien trop compliquée à lire pour mon jeune âge, elle me laissait la prendre en main et tenter l’expérience.

Elle me tendit un ouvrage dont la blancheur s’était ternie avec le temps. Sur la première de couverture était dessiné un petit garçon blond, vêtu d’un costume vert pâle agrémenté d’un nœud papillon rouge. Il semblait pensif sur sa petite planète violacée qui laissait s’échapper un filet d’air que j’imaginais chaud. Je restais perplexe devant le dessin et sans pouvoir me l’expliquer, me sentais triste.

« Si tu veux être aviateur, soit celui-là », déclara ma mère en pointant le nom d’Antoine de Saint-Exupéry.

À dix ans, je dévorai le roman et rêvai d’apprivoiser un renard. Mais nous habitions en ville et je ne réussis à recueillir qu’un chat errant dont notre félin, déjà bien installé dans ses appartements, ne tolérait pas la vue. Mon échec à l’installation d’une muselière pour le félidé capricieux me fit me tourner vers un projet qui m’apparaissait plus envisageable : aller sur l’astéroïde B 612, demeure du Petit Prince. Je dessinais de nombreux modèles de véhicule, imaginais les planètes à visiter aux alentours de ma destination et leurs habitants, préparais toutes mes questions au Petit Prince, m’entraînais à lui dessiner un petit poisson dans un bocal – inoffensif pour la rose et le mouton – et cherchais une solution contre la pousse intempestive des baobabs. À la bibliothèque, je lisais beaucoup pour me documenter. Je ne comprenais pas tout mais déduisais beaucoup. Et chaque soir, en regardant le peu d’étoiles que je distinguais dans le ciel urbain, je me demandais : le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur ?

La maîtresse accompagna le rire de mes camarades lorsque je parlai de mon envie d’être un explorateur de l’espace -« un astronaute », me corrigea-t-on ­- et de celle de rencontrer ce petit garçon, rentré avec un mouton sur sa planète pour prendre soin de sa rose, l’être le plus précieux qu’il avait. Longtemps, j’en voulus à ma mère de m’avoir laissé me ridiculiser ainsi. La veille, elle avait entendu mon exposé et m’avait laissé à mes illusions. Découvrant que cette histoire n’avait rien d’un témoignage du célèbre aviateur, dont j’appris par la même occasion le tragique destin, je brûlai tous mes projets d’exploration, tous mes rêves d’enfant.

De l’appartement en feu, je sauvai les deux chats pelotonnés de peur l’un contre l’autre. Ma mère pleura ses livres : elle ne récupéra des décombres qu’Aurélien d’Aragon et Le Petit Prince que je pensais pourtant avoir réduit en cendres le premier. Je le jetai mais il rejoignit la bibliothèque de mon grand-père chez qui nous habitions désormais. Chaque jour, je le voyais dans la vitrine, bien en évidence, comme pour me narguer.

Je n’avais plus envie d’être pilote et je ne regardais plus les étoiles en espérant y voir qui que ce soit. Elles n’étaient que des illusions. Mais papi aimait l’aviation et croyait me faire plaisir en m’invitant à peindre avec lui ses maquettes ou en m’emmenant à des meetings aériens. Je n’osais pas lui dire non car j’aimais ces moments avec lui. Il me racontait ses souvenirs, décrivait mamie et sa robe à fleurs et je rencontrais ses amis, jamais avares en anecdotes. J’aurais pu écrire des romans sur leurs vies, mêmes avec celles qu’ils s’inventaient en vieillissant.

Gigi disait qu’elle était danseuse et que François Truffaut, alors qu’il débutait en tant que cinéaste, lui avait proposé un rôle dans un film mais elle était tombée enceinte et avait abandonné sa carrière. Bernard, quant à lui, relatait ses aventures de gendarme et celles qu’il avait eues avec des femmes mariées. Papi le surnommait le coucou et je trouvais ça drôle. Je me souviens qu’à l’enterrement il y avait beaucoup de dames et d’anciens gendarmes qui avaient revêtu leur vieux costume devenu trop petit ou trop grand. Gigi nous avoua ce jour-là que son fils Antoine était aussi celui de Bernard. Elle ne l’avait jamais dit à personne. Son mari, aussi gendarme, était mort en Algérie et tout le monde pensait qu’il était le père. Ça avait alimenté les discussions de maman et de papi. Du coup, j’en avais profité pour demander s’ils étaient bien sûrs de l’identité de mon père.

« Malheureusement, bougonna papi dans la moustache qu’il n’avait pas.

–        Oh papa ! Ne sois pas désagréable, répliqua Maman en claquant sa langue pour signifier son agacement. Écoute, Louis, on a déjà discuté. Ton père est parti peu après ta naissance. Il avait besoin de voyager, d’explorer et… un jour, il reviendra peut-être. Mais il ne faut pas l’attendre, tu comprends ? »

Je dus monter dans ma chambre, celle qui avait été à maman petite. J’entendis qu’ils se disputaient et je me fis la promesse de ne plus jamais reparler de mon père.

Finalement, je devins infirmier dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Les patients m’appréciaient et souvent se confiaient à moi. Je leur parlai parfois de feu mon papi, le postier qui avait des histoires à n’en plus finir sur les habitants de sa tournée, sur ses aventures cyclistes et les envolées de courriers. L’entourage des patients venait parfois pour m’écouter et j’aimais les voir sourire avec leurs parents. Le temps d’une histoire, ils s’évadaient ensemble, oubliaient la maladie, l’odeur âcre des médicaments et la mort qui planait.

« Vous devriez être conteur ou écrivain ! », me répétaient-ils. Je souriais. Il y avait bien longtemps que je ne rêvais plus. Maman avait eu trop d’ennui avec ça.

Le soir, je rejoignais mon appartement où m’attendait Elsa. Ma mère l’adorait et se plaisait à dire que nous étions faits pour nous rencontrer : Louis et Elsa, c’était écrit. Elle était enseignante de littérature dans un lycée et nous nous étions rencontrés sur la terrasse d’un café où elle corrigeait des copies. Un coup de vent et elles s’étaient envolées, comme le courrier. J’avais repensé à mon grand-père, sourit et je l’avais aidé à récupérer les devoirs éparpillés. Ses incisives légèrement pointues s’étaient révélées lorsqu’elle avait ri et je l’avais invitée à dîner.

Cinq ans après cette soirée, ma petite vampire, comme j’aimais la surnommer, s’était parée de rouge pour mon anniversaire. Après le dîner, elle me tendit un paquet. Comme à mon habitude, je déchirai l’emballage sans douceur. À la découverte de mon cadeau, je restai quelques instants interloqué.

« Ta mère m’a dit que ça te ferait plaisir. Tu adorais ce livre étant petit. »

Entre mes mains, une version pop-up du Petit Prince me narguait. Le nœud papillon avait cédé la place à une longue écharpe jaune soulevée par une brise stellaire. J’avais la gorge serrée tandis que je tournais les pages pour découvrir les images mouvantes de cette édition. Je soulevais les fenêtres, tirais sur les languettes, regardais le soleil se lever et se coucher sans cesse autour de la planète du Petit Prince. Je me surpris à sourire avec nostalgie. Mais soudain un élancement dans la poitrine raviva ma mémoire. Les rires des autres me revenaient, l’appartement en feu, mon grand-père tombant en voulant récupérer ce maudit livre, placé sur la dernière étagère de sa bibliothèque. Quel nouveau malheur me réservait-il cette fois encore ? Toutes ces années, son retour n’avait fait qu’annoncer les ennuis.

Le volume tomba à terre en produisant un son mat contre le parquet vitrifié de l’appartement.

 

La suite samedi prochain !

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